Norvège : la « taxe Zucman » a-t-elle vraiment provoqué l’exode des fortunes ?

Image d'illustration. Pièces de monnaie et rapport financier sur les inégalités de richesseADN
En Norvège, l’instauration d’un impôt sur la fortune, parfois comparé aux propositions de l’économiste Gabriel Zucman, a suscité des inquiétudes sur un exode massif des contribuables aisés. Mais les chiffres invitent à nuancer ce constat.
Tl;dr
- La Norvège taxe les patrimoines dès 150 800 €.
- Départs de riches Norvégiens depuis la hausse en 2022.
- Comparaison difficile avec la taxe Zucman française.
Le système fiscal norvégien, sous le regard français
Alors que le débat autour du futur budget agite la France, le modèle fiscal de la Norvège fascine autant qu’il inquiète certains cercles économiques français. Cette attention renouvelée s’explique notamment par les comparaisons récurrentes avec la « taxe Zucman », évoquée dans l’Hexagone, mais finalement rejetée par l’Assemblée nationale fin octobre. Pourtant, derrière ces rapprochements médiatisés, les différences entre l’impôt sur la fortune norvégien et la proposition française sont majeures.
Une assiette large et des seuils distincts
En Norvège, l’impôt sur la fortune, appelé formueskatt, existe depuis 1892 et s’applique à partir de 1 760 001 couronnes norvégiennes (environ 150 800 euros). Ce seuil relativement bas distingue ce dispositif du projet français, qui ne visait que les ultra-riches disposant d’au moins 100 millions d’euros de patrimoine, selon les députées à l’origine du texte. À titre de comparaison, plus de 11 % des Norvégiens se retrouvent concernés par cette fiscalité patrimoniale : ils étaient plus de 623 000 en 2022 et près de 655 000 en 2023.
Les taux varient selon le niveau de richesse :
- Entre 150 800 et 177 388 euros : taux d’imposition de 1 %
- Au-delà : le taux grimpe à 1,1 %
Des déductions existent toutefois pour atténuer le montant final dû par certains foyers.
Exil fiscal ou fuite passagère ?
En 2022, une hausse du taux supérieur à 1,1 % a été mise en place. Rapidement, plusieurs médias locaux ont signalé une augmentation des départs parmi les contribuables les plus fortunés vers des destinations telles que la Suisse. Selon un rapport du bureau des statistiques relayé par Les Surligneurs, environ 240 Norvégiens appartenant au top 1 % des revenus auraient quitté leur pays entre 2022 et début 2024.
Toutefois, attribuer ces départs à la seule évolution fiscale semble précipité. Une exonération temporaire sur certaines plus-values après cinq ans d’expatriation – supprimée en 2024 – a pu jouer un rôle non négligeable dans ces choix individuels. L’économiste Appelez Moene, cité dans le journal Aftenposten, invite ainsi à nuancer toute analyse trop hâtive.
L’impact budgétaire relativisé
Un graphique viral sur les réseaux sociaux évoque un manque à gagner de près de 381 millions d’euros, lié aux patrimoines exilés estimés à 46 milliards d’euros. Mais ce calcul s’appuie sur le patrimoine brut et ne tient pas compte des diverses déductions applicables. Selon les chiffres du ministère norvégien des Finances relayés en décembre dernier, seuls 82 ultra-riches auraient quitté le pays avec un patrimoine cumulé d’environ 45,7 milliards de couronnes norvégiennes. Le ministre lui-même appelait alors à interpréter ces données « avec prudence ».
Malgré ces départs remarqués, le rendement global du formueskatt reste solide : il a rapporté 27 milliards de couronnes (2,3 milliards d’euros) en 2022 aux finances publiques norvégiennes. Ce chiffre a encore progressé en 2023 et devrait atteindre près de trois milliards d’euros dès l’an prochain. La comparaison avec la proposition Zucman reste donc largement discutable – tant pour son périmètre que pour ses effets concrets sur l’économie nationale.
