L’Europe a-t-elle vu son développement nucléaire freiné de plusieurs décennies après Tchernobyl ?

Image d'illustration. Centrale nucléaire moderne sous ciel bleuADN
La catastrophe de Tchernobyl, survenue en 1986 en Ukraine, a profondément marqué l’opinion publique et bouleversé les politiques énergétiques européennes, soulevant la question de son impact durable sur le développement du nucléaire civil à travers le continent.
Tl;dr
- L’Europe dépend fortement des importations énergétiques mondiales.
- Le recul du nucléaire remonte bien avant Tchernobyl.
- Le gaz a remplacé le nucléaire, pas les renouvelables.
Dépendance énergétique : une Europe vulnérable
Depuis quelques années, la question de la dépendance énergétique de l’Europe revient avec insistance. Le Vieux Continent ne dispose que d’à peine 2 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz, ce qui le contraint à importer massivement. L’économie européenne carbure aujourd’hui au pétrole kazakh, au gaz algérien, au charbon australien ou encore au GNL américain. Cette fragilité structurelle a été mise en lumière par la flambée des prix du gaz et du pétrole.
Nucléaire européen : une histoire complexe et sinueuse
En 1990, l’Europe était le continent le plus nucléarisé, produisant près de 50 % de son énergie grâce à l’atome. Pourtant, cette part n’a cessé de décroître – moins de 40 % aujourd’hui pour la production totale d’énergie et seulement 15 % pour l’électricité, comme le soulignait récemment Ursula von der Leyen : « Cette réduction était un choix. Je pense que c’était une erreur stratégique… ». Beaucoup associent ce recul à l’accident de Tchernobyl en 1986, mais la réalité se révèle bien plus nuancée.
Si Tchernobyl a indéniablement marqué les esprits, le mouvement de dénucléarisation avait déjà débuté avant. En France, dès le début des années 1980 sous François Mitterrand, on annonçait la fin des nouvelles commandes – trop nombreuses pour être absorbées par le réseau. L’Espagne et le Royaume-Uni annulaient ou réduisaient aussi leurs programmes, parfois même avant Tchernobyl. En Suède comme en Autriche, des référendums avaient acté un désengagement dès la fin des années 1970.
Pour comprendre cette évolution, il faut regarder ailleurs.
L’essor du gaz naturel : coup fatal à l’atome
Le véritable tournant vient de la découverte puis du développement massif du gaz naturel, notamment en mer du Nord. Au Royaume-Uni, entre 1970 et 2000, la production explose (+900 %) et atteint bientôt près de la moitié de sa consommation énergétique. L’ouverture du marché unique européen dans les années 1990 favorise le gaz au détriment du nucléaire : investissements lourds contre rentabilité rapide, difficile arbitrage pour les États.
Voici pourquoi ce basculement s’est opéré :
- Gaz naturel plus rentable sur le court terme.
- Difficultés économiques et technologiques persistantes pour les centrales nucléaires.
- Mouvements antinucléaires épuisés après l’apogée des années 1980.
L’échec des renaissances nucléaires… jusqu’à quand ?
Chaque tentative européenne pour relancer l’atome s’est soldée par retards et surcoûts colossaux : Olkiluoto, Flamanville ou Hinkley Point ont tous dépassé budgets et calendriers. Les évènements récents – Fukushima en tête – ont renforcé la défiance politique et publique vis-à-vis du nucléaire civil. Pourtant, les bouleversements géopolitiques actuels incitent certains États historiquement hostiles (Pologne, Danemark) à reconsidérer leur position.
Alors que la guerre en Ukraine rappelle brutalement les limites de la dépendance énergétique, un débat s’ouvre sur le possible retour d’un soutien massif aux technologies nucléaires européennes. Mais selon plusieurs experts interrogés – dont Antony Froggatt – rien n’assure qu’un tel sursaut suffira à inverser durablement la tendance face à un marché concurrentiel et exigeant.
