L’Europe peut-elle apaiser Trump en liquidant ses bons du Trésor américains ?

Image d'illustration. Drapeau union europeenneADN
Face aux menaces protectionnistes de Donald Trump, certains responsables européens envisagent une riposte inédite : se délester d’une partie des obligations américaines détenues par l’Europe afin de peser sur les négociations commerciales transatlantiques.
Tl;dr
- Des fonds nordiques vendent des bons du Trésor américain.
- La dette américaine atteint des niveaux historiques et inquiète.
- L’Europe détient une part majeure des actifs américains.
La dette américaine, une vulnérabilité stratégique exposée
Sous la pression renouvelée de Donald Trump autour du dossier du Groenland, les récents mouvements de plusieurs fonds de pension nordiques ont mis en lumière la sensibilité du système financier américain. Mardi soir, le fonds danois AkademikerPensions a ainsi annoncé vouloir se défaire de l’ensemble de ses bons du Trésor américains – soit l’équivalent de 100 millions de dollars – d’ici à la fin du mois. Son directeur des investissements, tout en pointant une perte de confiance sur la capacité des États-Unis à soutenir leur propre dette, n’a pas caché que l’activisme américain sur l’île arctique avait pesé dans cette décision. Sur la même lancée, le suédois Alecta et un autre fonds danois, Pædagogernes Pensionskasse (PBU), ont également réduit fortement leur exposition à la dette souveraine américaine.
L’Europe, principal créancier et acteur clé
Ces initiatives isolées ne menacent pas à elles seules l’édifice financier américain. Toutefois, elles rappellent que le « talon d’Achille » des États-Unis demeure sa dépendance aux créanciers étrangers. Selon George Saravelos de Deutsche Bank, l’Europe détient près de 8 000 milliards de dollars d’actifs américains, ce qui correspond à plus des deux tiers des investissements étrangers outre-Atlantique. Quant aux seuls bons du Trésor (« Treasuries »), les Européens en possèdent plus de 3 600 milliards, soit environ 40 % des titres détenus hors des frontières américaines.
À ce titre, quelques scénarios viennent naturellement à l’esprit si jamais une escalade devait intervenir :
- Revente massive d’actifs : hypothèse lourde de conséquences pour les deux blocs ; inonder le marché ferait mécaniquement chuter la valeur des obligations américaines.
- Sensibilité accrue : en raison d’un modèle économique très dépendant du crédit et de la capitalisation boursière.
- Dépendance européenne au dollar : nombre de banques centrales gardent encore jusqu’à 70 % d’actifs libellés dans cette devise.
L’arme financière européenne : menace réelle ou simple levier ?
Si certains experts évoquent régulièrement la possibilité pour l’Europe d’utiliser sa position dominante comme outil politique face aux États-Unis, peu croient en une action brutale. Comme le souligne Christopher Dembik (Pictet AM) : « Bazarder soudainement tous les actifs américains serait aussi dommageable pour l’Europe que pour Washington. » L’économie américaine reste hypersensible à toute hausse soudaine des taux ou chute du dollar – un phénomène déjà observé lorsque Donald Trump avait dû rétropédaler sur ses annonces douanières sous pression des marchés financiers.
Une stratégie sur le temps long ?
Ce qui se joue aujourd’hui s’inscrit dans un processus lent, mais déterminé : réduire progressivement la dépendance vis-à-vis du dollar. Plusieurs analystes rappellent que la Chine mène depuis plus d’une décennie ce patient travail sans rupture brutale. Pour l’heure, les signaux sont surtout ceux d’une volonté européenne d’accélérer prudemment sa diversification financière – sans provoquer ni crise mondiale ni effondrement bilatéral. Les secousses actuelles apparaissent davantage comme un avertissement qu’un basculement irréversible.
